La préservation de la ressource en phytothérapie

Le monde végétal semble être une source infinie d’ingrédients à disposition de l’humain : du bois pour se chauffer aux plantes médicinales, en passant par les végétaux que l’on mange, nous avons toujours exploité la nature et cette exploitation s’est accrue avec la mondialisation. Il nous semble maintenant banal de boire du café le matin sur notre terrasse en teck, de manger du chocolat ou des amandes… Banal aussi d’utiliser quelques gouttes d’huile essentielle de ravintsara en cas de rhume, pourquoi pas en massage dans un gel d’aloe vera, ou bien de prendre quelques gélules de ginseng quand on se sent fatigué. Mais comment estimer le poids de ces habitudes sur l’environnement ? La ressource est-elle aussi disponible qu’elle en a l’air ?

Penchons-nous un instant sur l’aspect écologique de l’utilisation des plantes médicinales et sur l’importance de la préservation de la ressource en phytothérapie.

Impact écologique et préservation de la ressource

D’après le rapport de 2018 de l’ONG Traffic, sur la flore mondiale, 10 % des espèces végétales plantes auraient des propriétés médicinales ou aromatiques. Cela représente environ 30 000 espèces. Parmi elles, 3 000 feraient l’objet d’un commerce international.

Or, 60 à 90 % de ces espèces sont sauvages, récoltées dans la nature. On ignore le statut de conservation de 93 % d’entre elles. Sur les 7 % restants, c’est 20 % des espèces qui sont menacées d’extinction. Si on extrapole ce chiffre, ce sont 600 plantes à visée médicinale qui seraient vouées à disparaître à plus ou moins long terme…

L’IUCN, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature est l’ONG qui a créé la « Red List », la liste rouge des espèces animales et végétales. Sur plusieurs critères, cette liste définit quelles sont les espèces vulnérables, menacées, ou en danger critique d’extinction. Par exemple, en Europe, seulement 2,5 % des espèces de plantes médicinales endémiques sont menacées d’extinction. En revanche, c’est près d’1/3 des espèces qui souffrent de surexploitation et voient leur nombre d’individus décliner. Ce déclin pourrait entraîner des conséquences à long terme sur la survie des espèces et pourrait être accéléré par le changement climatique.

C’est déjà ce qu’on observe avec l’arnica, dont la convention Arnica Hautes-Vosges encadre la cueillette. La population, pas suffisamment renouvelée, est en déclin dans le massif des Vosges. L’évolution climatique ne joue pas non plus en faveur de la préservation de la ressource : en 2022, la floraison a été trop faible à cause de la sécheresse, ce qui a conduit à annuler la récolte. Des projets de mise en culture de cette plante sont actuellement à l’étude pour diminuer la pression sur la ressource sauvage.

Arnica montana (ici observé en Allemagne par Arthur Haendler – GBIF) est une ressource phytothérapeutique à préserver.

Impact éthique de la surexploitation de la ressource

Dans un monde où la productivité et la croissance sont la règle, où l’argent est le nerf de la guerre, on oublie souvent les premiers maillons de la chaîne. Généralement, les populations exploitées pour la récolte de plantes médicinales à l’état sauvage sont rurales et marginalisées : enfants, femmes, personnes âgées, issues de minorités ethniques. La récolte est parfois leur seule source de revenu.

C’est par exemple le cas en Namibie. Ce pays fournit à hauteur de 90 % le marché mondial d’harpagophytum, utilisé dans les troubles articulaires. Il est estimé que sa récolte est le revenu majoritaire, voire le seul de 3 000 à 5 000 cueilleurs. Or, les quantités exportées d’harpagophytum sont toujours plus importantes. Malgré l’existence d’un permis d’exploitation, la biopiraterie est encore d’actualité. De plus, d’après le National Botanical Research Institute, il est extrêmement compliqué d’évaluer réellement l’état de préservation de la ressource. Or, des milliers d’humains en sont économiquement dépendants. La préservation des ressources en phytothérapie est donc un enjeu écologique, mais aussi humanitaire.

Harpagophytum procumbens (observé par copper – GBIF), exploité pour ses racines riches en harpagosides.

Les actions de préservation de la ressource

Heureusement, tout n’est pas noir ! Par exemple, le Protocole de Nagoya, entré en vigueur en 2014, pose un cadre juridique international pour la préservation de la ressource et de la biodiversité. Il incite à la transparence et au développement de pratiques plus durables. Les pays signataires s’engagent à légiférer sur la gestion des ressources naturelles et la juste répartition des bénéfices. Le Protocole prévoit aussi l’élaboration de lignes de conduite et de normes pour les exploitants. Un autre outil de contrôle, la CITES (Convention on International Trade in Endangered Species), fixe les conditions des échanges internationaux de ressources animales et végétales.

A l’échelle individuelle, un premier pas est de se renseigner sur l’origine (sauvage ou cultivée) et la traçabilité des plantes que l’on utilise. Le rapport de l’ONG Traffic propose une liste de 12 plantes pour lesquelles on peut interpeller le distributeur pour avoir ces informations :

  • L’encens (cosmétique, huile essentielle)
  • Le beurre de karité (cosmétique, agro-alimentaire)
  • Le nard de l’Himalaya (huile essentielle)
  • La gomme arabique (agro-alimentaire)
  • L’hydraste du Canada (phytothérapie)
  • La cire de candelilla (cosmétique)
  • Le prunier d’Afrique (phytothérapie)
  • L’huile d’argan (cosmétique)
  • Le fruit du baobab (agro-alimentaire, cosmétique)
  • L’harpagophytum (phytothérapie)
  • La réglisse (phytothérapie, cosmétique et agro-alimentaire)
  • Le genévrier (phytothérapie, agro-alimentaire).

Ces espèces font l’objet d’un marché important. Collectées à l’état sauvage, ces ressources supportent une pression importante. Elles peuvent aussi alimenter des chaines d’approvisionnement aux pratiques non-éthiques. Privilégiez donc les fabricants qui peuvent vous assurer de l’origine durable de ces ingrédients.

D’autres organisations contribuent à évaluer la biodiversité, alerter sur les pratiques ou soutenir les producteurs dans leurs démarches d’amélioration. Ces organisations peuvent œuvrer à toutes les échelles, qu’il s’agisse de coopératives de producteurs engagés localement ou d’ONG internationales. Leur travail est essentiel pour préserver les ressources sauvages, mais aussi les humains qui en dépendent.

Source

Jenkins M., Timoshyna A., Cornthwaite M., Wild at Home: Exploring the global harvest, trade and use of wild plant ingredients. TRAFFIC Report, 2018.

Isabelle Machet
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